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Pidgin

Les pidgins et créoles du Pacifique se regroupent principalement en deux familles géographiques : les pidgins et créoles de Mélanésie et les créoles d'Australie. Cette division arbitraire masque les continuités linguistiques et historiques qui existent entre certains créoles australiens tels que le Broken (Cape York Creole), l'Australian Aboriginal Kriol et le Kanaka Pidgin English du Queensland (maintenant éteint) et les pidgins Mélanésiens trouvés en Papouasie Nouvelle-Guinée (Tok Pisin), aux îles Salomon (Pijin) et au Vanuatu (Bislama). Il existe aussi un pidgin français en Nouvelle-Calédonie : le Tayo. À ces langues, s'ajoutent un petit nombre de pidgins et créoles parlés ailleurs dans le Pacifique et dont certains, tels le China Coast Pidgin, et le créole des îles Pitcairn et Norfolk ont presque disparu. L'anglais restructuré de Hawaii, connu sous le nom de Hawaiian Creole et appelé localement pidgin, est encore présent sous différentes formes. Il existe un continuum du créole Hawaiien: les formes les plus « décréolisées » sont trouvées sur l'île d'Oahu et les formes les moins « décréolisées » sur l'île de Kaui.

Les pidgins Mélanésiens sont issus du Kanaka Pidgin English, langue véhiculaire utilisée sur les plantations de canne à sucre du Queensland pendant la deuxième moitié du 19e siècle. Cette langue, maintenant disparue, a été surtout utilisée par les travailleurs de plantations originaires des Nouvelles-Hébrides (maintenant Vanuatu) et des Îles Salomon qui avaient été amenés au Queensland, sous contrat de travail dans les plantations de canne à sucre.

L'origine du Kanaka Pidgin English fait l'objet d'un débat entre les spécialistes : certains en font la forme stabilisée du jargon nautique du Pacifique parlé sur les bateaux utilisés dans le commerce triangulaire du Pacifique pendant la première moitié du 19e siècle; d'autres y voient une version du pidgin parlé à Sydney pendant la même époque. Quoi qu'il en soit, la filiation entre les pidgins mélanésiens contemporains et le Kanaka Pidgin English est indéniable puisque ce sont les travailleurs du Queensland rapatriés dans leurs îles lors de la fin de la période de contrat australienne qui y ont introduit cette langue. Les trois pidgins mélanésiens sont considérés comme des langues sœurs qui se sont diversifiées et localisées depuis environ cent ans.

D'un point de vue sociolinguistique, ces langues ont fonctionné comme des pidgins, c'est-à-dire comme des langues véhiculaires, pendant très longtemps et sont devenues des créoles récemment, surtout en ville où elles fonctionnent comme la lingua franca urbaine, mais aussi comme la langue maternelle unique d'un nombre toujours croissant d'enfants et de jeunes adultes. Le haut degré de multilinguisme des villes mélanésiennes et le taux important de mariages entre membres de groupes ethniques différents ont permis aux pidgins mélanésiens de passer de la fonction de langue secondaire à celle de langue principale dans les centres urbains.

Le Bislama (Vanuatu) et le Tok Pisin (Papouasie Nouvelle-Guinée) ont le statut de langue nationale dans leur pays, aux côtés du français et de l'anglais à Vanuatu et de l'anglais et du Hiri Motu en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Le pidgin n'a aucun statut officiel aux Îles Salomon. Ces langues du Pacifique sont mutuellement intelligibles malgré la présence de quelques différences lexicales et syntaxiques. Environ 80 à 90 % du lexique des pidgins mélanésiens est dérivé de l'anglais, alors qu’on remarque une influence notable du lexique français sur le lexique du Bislama (de 6 à 12 % selon les sources) ainsi que la présence de quelques mots d'allemand (4 %) dans le Tok Pisin de la Nouvelle-Bretagne. Le reste du lexique provient des langues locales et s'applique davantage à la réalité sociale, spirituelle et pratique qui rythme la vie quotidienne. La phonologie des pidgins mélanésiens s'apparente fortement à celle des langues locales.

Il existe des dictionnaires des pidgins mélanésiens qui en aident la standardisation. Mais l'alphabétisation des adultes dans ces langues est surtout le fait des organismes privés et des Églises. L’alphabétisation pidgin, extrêmement rare aux îles Salomon, est plus courante en Papouasie-Nouvelle-Guinée et au Vanuatu. À ces endroits, le Tok Pisin et le Bislama servent souvent de médium d'éducation tant au primaire, qu'au secondaire. On utilise également les pidgins dans la presse écrite et à la radio.

En raison de la grande diversité linguistique qui caractérise la Mélanésie, les pidgins, utilisés comme lingua franca en milieu urbain, y jouent un rôle fondamental dans l'intégration des personnes issues de groupes ethniques variés. Longtemps restés des langues secondes et secondaires pour les populations mélanésiennes, les pidgins régionaux sont toutefois devenus les langues principales de la vie urbaine et la langue maternelle d'un nombre toujours croissant d'enfants. Ces langues véhiculent la culture populaire urbaine et cimentent l’appartenance linguistique dans les villes.

Christine Jourdan, 2000
Chants  EXTRAIT EN PIDGIN
ombre
Audio 1.00 min. [268 K]