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 Parents
 Femme et enfant avec le guérisseur
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Femme et enfant avec le guérisseur

Toutes les sociétés humaines ont un système de parenté et une terminologie pour l'exprimer. Leurs langues comportent donc des mots pour dire l'ascendance -- père, mère, grands-parents -- et la descendance -- fils, fille, petits-enfants. Mais il n'existe pas de terminologie universelle de la parenté. En effet, dans certaines sociétés, comme en Occident, on n'a qu'un seul père et une seule mère et on distingue les cousins des frères et des sœurs. On appelle ce type de système « descriptif »; il « décrit » la parenté biologique, sur laquelle il se moule. En contraste, ailleurs, comme c'est le cas en Océanie, un enfant peut avoir plusieurs pères et mères : il appelle « papa » et son père et les frères de son père, et « maman » et sa mère et les sœurs de sa mère. En outre, dans certains systèmes, un même terme désigne frères et sœurs et cousins et cousines. On appelle ces systèmes « classificatoires » car ils permettent de « classer » des personnes indépendamment de leur stricte parenté biologique.

En plus, selon les sociétés, on spécifie un type de descendance. Là où on remonte, de génération en génération, à un ancêtre masculin, on aura une « patrilinéarité » – par exemple, comme dans la transmission des noms de famille en Occident. Là où on trace la descendance d'une ancêtre féminine, on aura un système matrilinéaire. Enfin, là où on conjugue les deux modes, on aura une parenté « bilatérale » ou « cognatique » – dont on trouve un exemple dans une façon récente, en Occident, de donner à un enfant et le nom de famille de sa mère et celui de son père.

Types de terminologie et types de descendance structurent donc les familles différemment. Or, en Océanie, la terminologie classificatoire prédomine : les enfants ne se trouvent donc jamais en manque de « pères » ou de « mères» non plus que de « frères » ni de « sœurs ». De fait, à la limite, tous les gens que l'on côtoie sont parents d'une façon ou d'une autre et il n'y a personne d'anonyme (moi) dans ces sociétés. La façon de tracer la descendance, toutefois, ainsi que les formes de mariage, varient considérablement d'un archipel à un autre, voire d'une île à une autre dans un même archipel.

On définit le tabou de l'inceste en fonction d'une « géométrie variable » qui dépend à la fois de la terminologie de parenté et du mode reconnu de descendance. Ainsi, on interdit le mariage entre un homme et une femme que nous appellerions « cousins » mais que le système classificatoire océanien désigne comme « frère » et « sœur ». Et il en va de même pour ce que nous appelons « oncle » et « nièce » mais que des Océaniens appellent « père » et « fille ».

Certaines relations privilégiées existent dans la plupart des sociétés insulaires du Pacifique. Elles comportent, notamment, celles entre frère et sœur, celles entre l'oncle maternel et son neveu et celles entre grands-parents et petits-enfants. Des obligations spécifiques accompagnent de telles relations, surtout en ce qui a trait à des échanges de services. En contraste, on observe des rapports souvent tendus entre père et fils, comme entre frères. Il arrive que des pères refusent de transmettre des connaissances à des fils parce qu'ils les jugent incapables de les gérer adéquatement. Et on peut voir un frère, suite à un conflit avec un autre, quitter définitivement son village d'origine pour aller s'établir au loin. Dans des familles de chef, on a aussi vu des cadets usurper des droits d'aînesse, générant par là des dissensions entre les membres d'une même lignée.

L'éducation des enfants prend des formes reliées aux systèmes de parenté auxquels ils appartiennent – en Océanie, à des systèmes classificatoires. Là, un enfant, jusqu'à l'âge de deux ou trois ans, pourra téter indifféremment toutes ses mères. Tous ses pères, indifféremment, le cajoleront ou le contrôleront : le cajoleront dans un système matrilinéaire (son oncle maternel assurant alors l'autorité), le contrôleront dans une système patrilinéaire.

Très tôt, les jeunes se socialisent entre eux en partageant les activités de leurs pairs dans leurs jeux et autres loisirs. Les uns deviendront des meneurs, les autres, des suiveurs. Puis, en grandissant, ils participeront aux travaux des parents du même sexe. Jusqu'à leur initiation – là où ces rituels existent –, les enfants demeureront souvent sexuellement neutres – à la manière des crocodiles.

Dans les sociétés où se transmettent héréditairement les statuts de chef, prêtre et autres titres, l'éducation des premiers-nés, rigoureuse, les démarque de celle des autres enfants. Contrairement à ceux dont la vie se déroule principalement en activités ludiques, les fils de nobles doivent se soumettre à des apprentissages aussi nombreux qu'exigeants. Ils ont à mémoriser de longues généalogies, des rituels complexes, des corpus considérables de mythes et de formules magiques et sacrificielles. Sur eux à leur tour reposera la survie de leur société. Ils auront la responsabilité des prises de décisions importantes, des mises au point de stratégies d'ordre politique et de leurs implémentations. Certains fils d'aristocrates, trouvant la tâche trop lourde, cherchent à s'en soulager. Ils prendront alors les moyens pour déchoir de leur statut – par exemple, en affichant délibérément des incompétences ou en se montrant peu soucieux de bien remplir leurs fonctions. En tout et pour tout, les droits des leaders ne compensent vraiment pas les devoirs qui leur incombent.

Dans les villes, les migrants font face à des situations et à des contraintes qu'ils ne connaissent pas au village. En milieu urbain, ni les maisons ni les autres conditions d'hébergement ne se prêtent facilement à la vie entre parents classificatoires; les modèles de familles nucléaires, à l'occidentale, y prévalent. Cependant, les villageois installés en ville tâchent d'y maintenir des solidarités basées sur la parenté. Et le système des wantoks – lui aussi « classificatoire » en quelque sorte –, peut par ailleurs prendre plus ou moins la relève de la parenté et fournir des entraides sans lesquelles les migrants ne sauraient survivre dans des contextes problématiques et souvent impitoyables.

Pierre Maranda, 2000


Frères et soeurs classificatoires
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Frères et sœurs classificatoires

Famille fidgienne
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Famille fidjienne