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Leaders

Comme dans toute société « traditionnelle », il n’existait pas dans l’Océanie précoloniale de domaine particulier que nous puissions qualifier de « politique ». Il existait plutôt toutes sortes de circonstances dans lesquelles un ou plusieurs hommes (beaucoup plus rarement des femmes) disposaient d’un certain privilège sur tout ou une partie d’un groupe humain auquel ils appartenaient : conduite de la guerre et de la paix, contrôle de la sorcellerie ou de la maladie, organisation des échanges économiques, médiations avec l’invisible (les dieux, les esprits, les ancêtres), mise sur pied des initiations des jeunes garçons, etc. Avec les gouvernements coloniaux, l’État, les Églises et les marchés ont ouvert de nouvelles occasions de déterminer la conduite d’autrui, occasions qui, souvent, se combinent avec les anciennes positions « politiques ».

Les leaders exercent leur autorité dans une multitude de domaines. De même, on leur attribue ou leur reconnaît une autorité dans une très grande variété de circonstances. À la suite du contraste entre les chefferies polynésiennes et certains systèmes spectaculaires de Mélanésie, dits « à Big men », on a distingué deux types de leaders : pour certains, les pouvoirs sont « acquis », c’est-à-dire qu’une personne se les voit reconnaître par sa communauté en fonction de sa réussite dans un domaine particulier. Pour d’autres personnages éminents, les pouvoirs sont « hérités » simplement parce qu’ils sont parents ou membres de la famille (fils, frère, neveu) d’un précédent leader.

Dans la première catégorie entrent, par exemple, les grands chamans, les grands guerriers qui brillent par leur force physique ou leurs talents de stratèges, ainsi que les « Big men », qui tirent leur prestige d’organisateurs d’échanges économiques de leurs talents oratoires et de leur habileté à faire circuler les richesses (cochons et monnaie de coquillages). De nos jours et en continuité avec cette tradition, les instituteurs, hommes d’église ou businessmen peuvent devenir députés ou ministres à la suite d’une élection. Outre les chefs polynésiens – dont le pouvoir résulte de leur proximité avec les dieux et de leur appartenance à une aristocratie tribale –, les maîtres des initiations, certains guérisseurs, sorciers ou magiciens peuvent hériter en tout ou en partie de leurs aptitudes.

Dans la pratique, les choses ne sont pas si simples. D’abord, on connaît nombre de « chefferies » héréditaires dans lesquelles le mérite personnel intervient également dans le choix des responsables politiques : si le chef potentiel se conduit mal ou ne présente pas les garanties nécessaires à l’exercice de sa fonction, on choisira plutôt son frère ou son cousin plus talentueux. De même, dans les sociétés à « rangs » (Massim, Vanuatu), c’est par son travail et son charisme qu’un homme rassemble les richesses qui lui permettent d’acquérir un « grade » qui, par certains aspects, le fait ressembler à un « noble » polynésien.

Ensuite, les différents fondements du pouvoir (comme disent les ethnologues) ne manquent pas de se rencontrer dans une même société. Par exemple, chez les Grands hommes des hautes terres de Nouvelle-Guinée, le maître des rituels hérite de son père ou de son frère l’objet sacré et les connaissances qui lui permettent de transformer les jeunes garçons en adultes et en guerriers. Pour leur part, les grands guerriers acquerraient leur statut à la force de leur bras. De même, un chaman prestigieux tient une partie de ses esprits familiers d’un parent qui les lui a remis alors qu’il a acquis les autres lors d’un voyage initiatique personnel (moi).

Le tableau se complique encore du fait qu’une même personne concentre souvent en elle plusieurs formes de pouvoirs : toujours en Papouasie-Nouvelle-Guinée, il ne manquait pas de sociétés où les guerriers les plus remarquables étaient également d’habiles négociateurs de paix et de grands organisateurs d’échanges économiques. Ce qui ne les empêchait pas de dire leur mot dans l’organisation des mariages ou les conflits de voisinage.

À cette variété des formes du pouvoir en Océanie s’ajoute encore celle des formes de gouvernement colonial, surimposées sur ces systèmes antérieurs (colonie de peuplement ou visant à l’exploitation des ressources et de la main-d’œuvre locale). Par exemple, la place des Églises dans la conduite des affaires locales et la persistances d’une dépendance économique ou politique vis-à-vis d’une grande puissance, ont été des influences politiques majeures. On voit ainsi des « Big men » tout autant occupés à accroître le prestige de leur clan ou de leur tribu dans des échanges compétitifs qu’à développer des entreprises commerciales familiales (boutiques), pour leur profit personnel et celui de leurs parents. On voit aussi des chefs polynésiens lutter pour maintenir leurs prérogatives aristocratiques au sein de parlements directement inspirés des institutions démocratiques occidentales.

Pour toutes ces raisons, l’Océanie constitue un véritable laboratoire pour l’histoire et l’anthropologie des organisations que nous appelons « politiques ».

Pierre Lemonnier, 2000

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