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Échanges

 Tabac roulé
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Tabac roulé
En Océanie, la vie économique en général et les transactions dans les marchés traditionnels tiennent compte d'autres facteurs que simplement l'offre et la demande : hormis lors de conflits, l'entraide prévaudra sur l'appât du gain ou la soif de profit. Or cela s'explique parce que la réciprocité constitue la dynamique fondamentale des sociétés océaniennes, tout comme celle des relations humaines en général. Selon Lévi-Strauss, la réciprocité serait l'équivalent en sciences sociales de la loi de gravité en physique. La cohésion des communautés humaines, entre elles d'abord, avec les autres ensuite, tient aux relations de complémentarité qu'elles entretiennent pour s'accorder plutôt que de se combattre. Le maintien de ces relations se perpétue en réseaux d'obligations mutuelles, d'ordre à la fois idéologique, économique et politique. Cette dynamique requiert qu'on ménage ses partenaires en prenant soin de ne pas les exploiter indûment. Ce type d'échanges non compétitifs accepte des contreprestations non équivalentes. Il se distingue des échanges compétitifs qui requièrent des dons équivalents.

Ainsi, en Océanie, on échangera biens, services et parents dans un délicat équilibre. Les prestations sous forme de monnaies et biens matériels s'articulent à des contributions de services telles danses rituelles, adoptions, etc. Les stratégies de mariage, qui impliquent des compensations matrimoniales, consolident encore plus fondamentalement la solidarité entre familles, clans ou groupes ethniques, souvent avec des retombées importantes d'ordre politique. Par exemple, un chef « échangera » un fils ou une fille contre une fille ou un fils d'un autre chef. Les deux communautés qu'ils régissent se devront par là assistance, prestations et rétributions de divers ordres. Et il en va de même au niveau des gens du peuple entre lesquels les relations matrimoniales créent formellement des amis pour la vie : ces « beaux-frères », « belles-sœurs » et « beaux-parents » maintiendront leur bonne entente par des échanges qui dureront des décennies. Toutes ces connexions dynamiques arriment des orbites sociales à divers centres de gravité, orbites qui s'entrecoupent en des ensembles complémentaires aussi vifs que complexes. Et de tels réseaux débordent souvent les frontières entre sociétés voisines. En témoigne le très ample circuit que suivent les objets précieux, échangés dans le système du kula, qui se trouvent à faire escale, en quelque sorte, dans un grand nombre d'îles du nord-est de la Papouasie-Nouvelle-Guinée.

À certains endroits, comme à Samoa, les gouvernements coloniaux, considérant que les échanges de nattes empêchaient leurs sujets de faire l'apprentissage de l'éthique capitaliste, essayèrent de mettre ces pratiques hors la loi (comme, d'ailleurs, le gouvernement canadien fit à l'égard des potlatchs de la côte du Pacifique). Ils n'y réussirent que partiellement dans la plupart des cas. Mais l'érosion des solidarités traditionnelles entraîne de plus en plus l'affaiblissement des réciprocités. Le cadastre des terres imposé par les Blancs, instaurant un système de propriété foncière, a pour sa part considérablement transformé nombre de sociétés océaniennes. Par exemple, on voit de plus en plus, à Malaita, ce qu'on appelle dans les langues locales « Grand-Homme-fais-moi chier », c'est-à-dire celui qui, devenu « capitaliste » et visant des avantages personnels, exploite sans vergogne les autres membres de sa société.

On trouve donc en Océanie traditionnelle une organisation politique et économique reposant sur un système d’échanges et d’obligations qui domine toute la vie sociale. Réciprocité oblige : on porte en soi (moi) nombre d'engagements qui peuvent se perpétuer de génération en génération. Or ce mode opérationnel, qui prend la forme d’une économie de solidarité en milieu rural, influence jusqu'à un certain point le comportement des migrants dans les villes. En effet, les envois maintiennent une sorte de synergie (souvent appauvrie par rapport aux réseaux traditionnels) entre villes et villages. De même, ce mode opérationnel suscite la construction de réseaux entre les citadins pauvres quant à l'hébergement, l'alimentation, le soutien moral et physique et l'aide financière (monnaies). Par ailleurs, il se répercute aussi dans le comportement criminel des voyous (raskol) et des bandes de jeunes hommes issus de différents groupes ethniques. En effet, les liens d'entraide mutuelle qu'ils entretiennent dans leur groupe peuvent les opposer aux autres groupes. Cet état de choses explique ce que nous avons déjà constaté : les bagarres, le comportement lors des élections nationales et le népotisme qui domine la vie politique et économique.

Le rétrécissement et l'appauvrissement des réseaux d'échange expliquent aussi pourquoi il y a autant de wantoks, de wanwoks et de wanskuls. Ce type d’organisation socio-politique ne pouvant donner naissance qu’à de petites unités sociales, la loyauté ne va pas au-delà du groupe auquel on appartient. D’où l’importance de la parenté, des amis et de l’ethnicité dans tous les domaines. D’où aussi la ligne de démarcation très floue qui sépare la parenté, l’amitié et l’ethnicité dans le recrutement des wantoks : les gens sur qui on peut compter dans une dynamique d'échange. À l’inverse, on ne se sent moralement responsable qu’envers les wantoks.

Pierre Maranda et Jean-Marc Philibert, 2001


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