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Chômeurs

Un des effets secondaires de l’urbanisation dans le Pacifique a été l’augmentation de l’attrait des villes pour de nombreux villageois qui souhaitent obtenir un travail salarié et connaître un monde aux horizons plus vastes que celui des villages. Cet exode est donc provoqué par le désir de changer de vie, autant que par le souhait de mettre à profit l’éducation scolaire reçue dans les villages, scolarisation proposée comme la porte ouverte à une vie plus lucrative et confortable. En outre, dans certaines îles du Pacifique, l’exode rural ou la migration vers l’étranger sont souvent dus à la raréfaction ou l’absence de terre à jardin. Mais les villes du Pacifique ne peuvent pas absorber la plus grande partie de cette importante main-d’œuvre non qualifiée (l’employeur principal est bien souvent l’État ou la municipalité), et bon nombre d’immigrants se trouvent dans l’impossibilité d'obtenir un emploi, même précaire et à salaire très bas.

Pour pouvoir rester en ville les chômeurs tirent parti de la coutume d’entraide réciproque (kastom) obligatoire entre parents, courante dans le Pacifique. Comptant sur leurs wantoks, leurs parents et amis, les chômeurs (surtout quand ils ne sont pas embarrassés de famille) peuvent survivre plusieurs mois en échangeant le gîte et le couvert contre des petits travaux domestiques. C’est particulièrement le cas des jeunes. Très peu d'études ont jusqu’à présent analysé le mode de vie des chômeurs en milieu urbain. Le cas des masta liu à Honiara (un phénomène social suffisamment important pour être le sujet de chants populaires) révèle que ces jeunes chômeurs qui traînent dans les rues ont développé leur propre sous-culture urbaine.

Ces jeunes gens en provenance de groupes ethniques différents, qui ont entre 15 et 25 ans, sont pour la plupart de sexe masculin et célibataires. Arrivés directement de leurs villages, ils rêvaient d'acquérir une autonomie financière et de s'élever dans la société mais, comme ils ne possèdent ni diplôme ni formation professionnelle, ils ne parviennent pas à trouver un emploi. Ils deviennent des wokabaot (de l'anglais « walk about », des masta liu) qui recherchent les excitations de la ville, si différentes de la vie réglée et disciplinée du village qu'ils ont quitté. Ils apprécient la culture populaire (joutes de football, concerts, tee-shirts, télévision, vidéos, vêtements et coiffures à la mode, etc.) et se laissent enivrer par ce monde nouveau ainsi que par la liberté que la ville leur inspire. Mais la ville, c'est aussi la pauvreté, la misère et la faim, des problèmes inconnus là d'où ils viennent.

Le chômage n’est pas l’exclusivité des jeunes et des hommes. De plus en plus de familles urbaines, femmes et hommes confondus, connaissent le chômage, et la pauvreté qu’il provoque rapidement, malgré l’entraide qui prévaut souvent entre les familles et les parents. Les gens en sont réduits bien souvent à s’entasser à plusieurs familles dans des maisons de fortune dans des bidonvilles, à faire un jardin du petit terrain qui entoure leur maison, et à dépendre de la charité des églises pour pouvoir survivre en ville. Le chômage affecte aussi les zones rurales, particulièrement dans les zones sous plantation de denrées agricoles exportables qui sont affectées par les cours sur le marché international (copra, cacao et sucre). Les crises politiques que connaissent maintes régions du Pacifique contemporain (Bougainville, îles Salomon, Fidji) créent davantage de pression sur l’économie (touristique, minière et halieutique) et mènent à la mise à pied de main-d’œuvre surnuméraire. La marginalisation et le stigma social souvent associés au chômage, et la frustration qui les accompagne, expliquent en partie le développement des bandes de voyous (raskol) surtout en Papouasie-Nouvelle-Guinée et en Nouvelle-Zélande.

Jean-Marc Philibert et Christine Jourdan, 2000


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